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Publié le 20 Juin 2013

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Rose Garden

 

 

 

Un jardin enclos au cœur flou de la ville

écrin baigné de roses où le soleil s’incline

Épris de caresses un ange décline

en vaguelettes ses plumes en élytres.

 

Le vitrail des couleurs pétale sa lumière

dans le bastion végétal où rien ne dérange

le calme solennel de l’instant naturel ;

un trouble se dépose au flanc de mes rêves.

 

…..………………………………………Carmen Pennarun

 

 

 

Chapitre 1

 

 

Le rat de Boston

 

 

« Y aurait-il un Bon Dieu ? Même pour les rats ? » Cette question  traversa un instant l’esprit de Gérald, mais bien vite il se ressaisit, la tension qu’il devait maintenir pour maîtriser son chien ne permettait pas de telles divagations mentales.

« Ma foi, non, les rats n’ont pas besoin de Bon Dieu, ils se sortent de toutes les situations.

C’est ahurissant. Quel flegme ! Quelle intelligence ! »

Gérald pensait revenir  tranquillement vers Down Town où il habitait en empruntant l’avenue du Commonwealth.  Il avait couru le long de  Charles River et était satisfait de sa performance ; il avait tenu un bon rythme et ce, malgré son chien qui parfois freinait des quatre coussinets et qu’il devait alors traîner sur plusieurs foulées. L’animal n’était peut-être pas un bon compagnon de course, mais d’instinct il savait identifier une présence indésirable.

Le croisement de Commonwealth Avenue et d’Exeter Street  faillit être fatal pour Gérald.

En même temps qu’il perçut le cri : « Oh, My God! », il entendit un bruit de freinage terrible et réalisa qu’une voiture arrivait sur lui.

Mon Dieu se pouvait-il que ce soit sa fin ?!

Non, la voiture s’était arrêtée juste devant lui et  le chien de Gérald tirait sur sa laisse en aboyant. D’ailleurs son chien n’était pas seul à aboyer, d’autres aboiements et  des cris de stupeur, de dégoût, se propageaient autour de lui.  Mais ce n’était pas lui qui était à l’épicentre de ce mouvement de panique, non, ce n’était pas vers lui que les regards convergeaient ; un peu plus loin, sur la chaussée, un rat immobile les regardait.

Gérald retourna sur le trottoir où les piétons s’étaient tous arrêtés pour regarder le spectacle incongru d’un rat qui s’était  matérialisé au milieu de la chaussée.

Durant quelques minutes la circulation était devenue un véritable capharnaüm.  Le rat, figé, attendait que la vie urbaine s’organise autour de sa personne ; chaque véhicule devait contourner l’obstacle, et les cyclistes l’éviter. Il attendit jusqu’à ce que tous reprennent leur rythme. Les voitures, les vélos, leur trajectoire, droite. Les piétons, leurs déambulations bavardes, celui-ci avec son voisin, celui-là avec son i Phone.

Dès qu’un premier véhicule ignora sa présence, le rat se mit en mouvement, il partit d’abord en diagonale rapide, et s’arrêta – s’il avait poursuivi dans cette direction et à la même allure, il aurait fini sous les roues d’une Dodge qui passait. Elle ne réussit pas à mordre dans sa vie car le rat  s’arrêta, juste à temps, puis il bifurqua.

Il allait et venait sur la chaussée, sans jamais s’approcher du caniveau qui devait pourtant être son objectif. En marchant ainsi par avancées, arrêts, retours,  en  lignes droites ou en diagonales, l’animal cherchait sa route dans un labyrinthe mental connu de lui seul. Pour Gérald qui l’observait, ce n’était qu’une progression hasardeuse dont l’issue fatale était prévisible.

Si l’on avait dessiné le trajet du rongeur à la craie sur le bitume, une spirale sénestrogyre serait apparue, une spirale au tracé certes tremblotant, mais qui se rapprochait à coup sûr de la bouche d’égout.

À aucun moment l’animal n’était passé sous une voiture. Comme pourvu d’un radar, il créait son parcours entre les véhicules en mouvement. Sa démarche saccadée, faite d’arrêts brusques et de reprises spontanées, ressemblait à une danse bien orchestrée avec les monstres de la technologie montés sur roues, une danse dont la chorégraphie tenait compte de l’obstacle  juste avant  qu’il surgisse. Le rat montrait à Gérald, qui l’observait, une improvisation ingénieuse et impeccable face au danger.

 

C’est ainsi que le guerrier-rongeur sut maîtriser cette périlleuse situation, dans l’apparente indifférence générale. Le joggeur, lui, n’avait rien perdu de la scène et son chien en grognait d’indignation.

 

Gérald fasciné par l’étonnante démonstration du rongeur restait figé sur place…  Il dut bien admettre que le proverbe : « Il y a un bon dieu pour les ivrognes ! » était en train de devenir une vérité absolue devant ses yeux. Sauf, qu’il ne savait pas si l’animal était groggy ou si cette providentielle « immunité » contre les accidents avait pour cause la nature même de ce Buster !

Buster, le nom qui s’était imposé  à son esprit alors qu’il observait le rongeur et qu’il pouvait constater à quel point les animaux de cette espèce sont intelligents. Oh, il avait bien entendu parler de l’intelligence des rats, mais franchement, ce sujet était le cadet de ses soucis, jusqu’à ce jour !

 

La circulation s’était maintenant stabilisée au carrefour de Commonwealth Avenue et d’Exeter Street. Gérald était le seul passant à ne pas avoir repris le rythme de sa propre marche. Son chien, que la scène n’amusait plus — il avait compris que son maître ne lui permettrait pas de courser le rongeur —  s’était  couché, résigné, à ses pieds, en attendant le bon vouloir de celui-ci.  Il jetait  de temps en temps  vers lui un regard perplexe.

Le rat, contre toute attente, ne s’était pas faufilé dans la bouche d’égout. D’un bond, il s’était retrouvé sur le trottoir opposé, d’où il  regardait maintenant Gérald avec insistance et… sans la moindre hésitation, il fonça tout à coup dans sa direction à une vitesse déconcertante. Gérald n’eut pas le temps de réagir. S’il resta de marbre, ce n’était pas, chez lui signe de self-control, son corps réagissait par une tétanie émotionnelle  à  la peur causée par l’animal — appréhension doublée  par la crainte de paraître ridicule aux yeux des passants s’il s’était laissé gagner par la panique.

Le rat le contourna par trois fois puis, passant entre ses jambes, il vint se planter juste en face de Gérald. Le rat regardait l’homme, comme il le faisait avant, mais cette fois-ci ils étaient tous deux sur le même trottoir !

Gérald, debout, rigidifié dans un aplomb théâtral, et comme hypnotisé,  ne tenait plus que par la puissance du regard de l’animal.

 

Coup de foudre à  Commonwealth Avenue ! Coup de foudre par rat prémonitoire !

 

 

Gérald était dans une confusion extrême. Cet état il le devait sans doute, à une quelconque phobie héréditaire des rongeurs ou à une déficience visuelle qui  lui faisait prendre un écureuil pour un rat ! À moins que… Oui. Voilà l’explication : il était en plein rêve ! Il aurait suffi d’une  sensation physique – un pincement – pour sortir de ce cauchemar dont il ne voyait pas l’issue.

Sensation physique… passer en revue le corps… crispation à droite… d’une poigne de fer, sa main serrait la laisse du chien, au plus près de son collier.

Sensation physique… trois impacts sur sa jambe gauche ; petits bonds du rat qui tentait de s’agripper à la jambe de son jogging.

 

« Putain de rongeur ! »

 

Là, malgré sa tétanie, Gérald réagit, il attrapa l’animal par la peau du cou — comme il l’aurait fait d’un chaton — et l’amena face à son visage pour le foudroyer de son regard d’homme. Envolée la peur, yeux dans les yeux, à trois pouces de distance, l’homme et le rat se comprirent.

 

 OK, dit Gérald, allons à la maison ! Et il mit le rat, qui ne broncha pas, dans son sac à dos.

 

C’est alors qu’une jeune femme, que Gérald n’avait pas remarquée auparavant, s’approcha de lui et souffla à son oreille.

 

« Thanks! » et elle lui glissa dans la main une carte de visite avant de traverser au feu en courant.

 

Gérald ouvrit sa main et lut :

 

Kathleen Singer

Harvard Museum of Natural History

Department of Organismic and Evolutionary Biology

Boston, MA

 

Gérald glissa le bristol dans la poche de son jogging et s’empressa de rentrer chez lui. La présence du rat dans son dos lui fit monter les étages quatre à quatre. Qui sait s’il n’allait pas lui prendre l’envie, à cet animal, de ronger son sac de  sport, un Eastpak, super pratique mais pas prévu pour le transport animalier !

 

Il trouva dans son cagibi, derrière les boîtes à chaussures, la  cage de son défunt cochon d’Inde. Il se félicita de ne pas l’avoir jetée et y déposa  le rat sur un lit de journaux rapidement froissés.

« Ce n’est que provisoire, sieur Buster. Ne t’attends pas à plus de confort.  Demain j’aviserai, pour l’heure je décompresse et crois moi, c’est avec plaisir que je vais t’ignorer à partir de maintenant et pour le restant de la soirée ! »

 

Gérald gratifia  son chien de quelques caresses, il  lui offrit sa ration de croquettes et comme pris  de remords en balança quelques unes dans la cage de l’indésirable rongeur, puis il s’affala sur son canapé. Devant lui, sur la table basse, un verre de bière et, à côté de lui, un sachet , bien mérité, de ses Dunkin’s Donuts préférés.

 

Il alluma la télé, la chaîne où les infos passent en continu, ce qui lui permettait de laisser errer ses pensées tout en  ayant une chance de mémoriser l’ensemble de l’actualité. Les émotions de cette soirée ayant grandement affecté son aptitude au raisonnement, il se laissa bientôt gagner par un doux engourdissement… la trêve fut de courte durée, il sortit de sa torpeur quand il crut reconnaître, en gros plan sur l’écran, un visage qui ne lui était pas inconnu. Et pour cause c’était lui !

Les yeux écarquillés, il lut les sous-titres… Non, on ne parlait pas de lui aux infos.  Aussi incroyable que cela puisse paraître, cet homme était son sosie — Bradley Anderson, un éminent directeur de recherche, Le spécialiste des rongeurs au Musée d’Histoire Naturelle  de Harvard.

 

Cette ressemblance, quelle coïncidence !

 

« Mais… Oh, My God, dit-il en se levant précipitamment, le bristol de la  jeune femme ! Qu’en ai-je fait ? »

 

Il alla chercher dans la corbeille à linge la carte qu’il avait oubliée dans sa poche.

Cette K. Singer l’avait manifestement confondu avec M. Anderson ! Qu’attendait-elle de lui ? Quelle histoire ! My God quelle histoire !

 

Son chien que l’agitation de son maître inquiétait, sauta sur le canapé. Gérald, rassuré par cette présence dépourvue d’ambiguïté, finit par s’endormir.

 

Le lendemain il se réveilla en catastrophe ; il n’avait pas de temps à perdre. Avant de se rendre à son poste de travail, à dix heures, il avait l’intention d’éclaircir cette affaire de rat qui décidément prenait une drôle de tournure.

Avant de partir, Gérald enferma l’animal dans le cagibi. Il se méfiait des instincts de son compagnon canin et il avait comme le sentiment qu’il lui fallait  veiller sur la sécurité du rongeur, même si pour l’instant il en ignorait les raisons.

 

 

Il prendrait le bus pour aller à Cambridge. Il pesta car il ne retrouvait plus sa Charlie Card. Il chercha de la monnaie ; il lui faudrait payer cash le trajet.

Arrivé à Cambridge, il traversa le site de l’université de Harvard et eut bien du mal à se frayer un chemin devant l’imposante statue de John Harvard qu’une délégation d’étudiants japonais mitraillait avec force exclamations. Gérald sourit ; que d’honneurs pour une statue qui de notoriété publique est le symbole d’une triple imposture*… il leva les yeux vers le visage de bronze impassible du pasteur  qu’il ne s’était jamais donné la peine de regarder et, quelle ne fut pas sa surprise, d’y découvrir ses propres traits ! Statue des trois mensonges*, ok, mais statue apte à provoquer la confusion dans un esprit jusqu’à ce jour sain, c’était une autre affaire ! Non, c’en était trop, dans quel univers évoluait-il depuis sa rencontre avec le rat ?

Gérald se ressaisit, il avait une première énigme à résoudre. « Harvard, on règlera ce problème plus tard ! »

Il arriva au Musée d’Histoire naturelle et demanda à l’accueil un entretien avec K. Singer.

« Mais Monsieur Anderson vous pouvez aller dans son bureau ! » répondit la secrétaire.

Gérald allait s’empêtrer dans des explications quand il vit arriver la jeune femme.

 

« Ah, dit-elle, vous êtes l’inconnu à qui j’ai remis ma carte hier. Je vous avais tout d’abord pris pour M. Anderson ; vous lui ressemblez tellement ! Même Z. one vous a confondus !  Mais en repensant,  après coup, à votre attitude face à lui, j’ai compris ma méprise.» 

 

Kathleen était une femme à l’allure sportive. Sa démarche décidée, la souplesse qui accompagnait le moindre de ses mouvements renforçaient sa féminité et Gérald était littéralement foudroyé par ses charmes. Tandis qu’elle lui expliquait le parcours de Z. one, lui,  n’avait d’yeux que pour ce chemisier de soie qui s’animait sous la respiration de la jeune femme. Gérald, emporté par ce souffle, voguait en pleine mer où il admirait à loisir des voiles à la couleur de ce chemisier, des voiles gonflées par l’alizé de ses désirs. Dans le flot des paroles qui lui échappaient,  il parvint tout de même à comprendre que Z .one et Buster, son nouveau colocataire, n’étaient qu’un seul et même individu.

 Il se ressaisit et releva son regard ; du corsage, il passa aux yeux de Miss Singer, là où il lui était permis de plonger.

La jeune femme qui n’ignorait pas l’impression qu’elle suscitait généralement chez les hommes, lui fit remarquer.

– Vous semblez distrait, M. Hoar. Si je vous importune, dites-le moi ?

Gérald piqué dans son orgueil tenta de se justifier en évitant de sombrer dans le ridicule. Mieux valait jouer la carte de la sincérité.

– Veuillez m’excuser Miss Singer, j’étais parti dans des égarements esthétiques, mais je les préfère, je vous assure, à ceux déclenchés par ma rencontre avec ce rongeur qui, d’après ce que j’ai compris,  ignore les  égouts de notre ville !

Ce compliment à mi-mots sembla embarrasser l’admirable  sibylle. Elle en rougit mais sut rapidement se ressaisir. La femme, en elle, éprouvait le besoin de prolonger la rencontre,  la scientifique, quant à elle, souhaitait clarifier les pensées du jeune homme que les évènements rocambolesques de ces dernières heures avait rendu confuses. Des explications s’imposaient.

– Venez, dit-elle, je vous offre un café, ce sera plus agréable pour discuter.

Face à face à la cafétéria, Gérald se montra particulièrement attentif à la scientifique, il n’avait pas besoin de se forcer pour la suivre, il lisait sur ses lèvres, il buvait ses propos, il se savait incapable de résister à toute demande par cette bouche annoncée…

-« Z.one est un très vieux rat de laboratoire issu d’un clonage involontaire. Vous pourrez voir dans notre musée un spécimen de Rattus norvegicus qui n’est autre que notre Z.one naturalisé.

- Vraiment !

- Eh oui !  Les rats sont, pour nous scientifiques, des organismes modèles dont nous étudions la longévité.  Nous répertorions les facteurs qui favorisent le rallongement de leur espérance de vie. Z.  s’est révélé être un individu particulièrement intéressant, il nous a étonnés par son intelligence qui dépassait largement celle des autres individus. Le groupe est très hiérarchisé, vous savez,  et Z avait pris un tel ascendant sur les autres rats, que ceux-ci en étaient arrivés à ne plus prendre aucune initiative. Ils se laissaient vivre, et ils vivaient bien. Ils abandonnaient à  Z toutes les prises de risques ! La situation au labo devenait critique ;  les rats se multipliaient et le fait même d’avoir des descendants prolongeait la vie des vieux rongeurs qui continuaient de plus belle  à procréer.

Vous souriez, mais nous avons dû euthanasier des rats en nombre ! C’est là que le stress s’est installé chez les rongeurs, à un  point tel que le travail de plusieurs années allait être anéanti. Nous avons décidé de nous séparer de Z. en le remettant en liberté dans les rues de Boston, une liberté surveillée. Nous savons la formidable capacité d’adaptation de ce rat, son ascendant sur ses congénères, avec lui nous allons prolonger nos expériences de labo sur le terrain.

J’ai un service à vous demander, dit-elle, avec un sourire à faire déborder la mer par-dessus les digues de ses dernières réserves, pourriez-vous garder Z. quelque temps ? Il reviendra vers vous puisqu’il sait où vous habitez et qu’il ne fait pas de différence entre vous et M. Anderson. Nous vous demanderons juste de le laisser sortir durant la nuit et de noter vos observations quotidiennement. Vous verrez combien il est facile de communiquer avec Z.

-          Mais vous oubliez  que j’ai un chien ! protesta-t-il mollement.

-          Votre chien n’a rien à craindre de Z.

-          Ce n’est pas ce que je voulais dire !

-          Je sais ! Affaire conclue ?! dit Kathleen en se levant et en déroulant sa longue silhouette. »

 

Gérald se leva comme hypnotisé, il suivit la vague de la silhouette et à la sortie  du fast casual, « Le bon pain » où la consommation d’un café avait suffi à le faire chavirer, il se surprit à promettre, tout en serrant la main de Kathleen, de prendre bien soin de Buster-Z. one.

 

La jeune femme s’éloigna, elle traversa en courant Harvard square puis disparut…et Gérald se retrouva avec un rat sur les bras et cet espoir fou de la revoir…

 

* Statue des trois mensonges :

- Ce n’est pas J. Harvard qui a posé mais un étudiant, 250 ans après la mort du pasteur.

- erreur sur la plaque : la date de la fondation est 1636 et non 1638.

- deuxième erreur sur la plaque : J. Harvard n’est pas le fondateur mais un donateur.

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Rédigé par Carmen Atonati

Publié dans #Nouvelles

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Publié le 13 Juin 2013

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Voici le début d'une nouvelle que j'ai reprise hier. Le texte, est écrit depuis un an, je l'ai laissé dormir....

Que le travail de relecture est exigeant quand on modifie de longs passages !

Je vous livre le travail d'hier (mais il se peut que je l'améliore encore)

 

 

 

L’œil de l’ange

 

 

La matinée avait été calme pour Estelle et ses amis peintres. Ils avaient élu résidence, le temps d’un week-end, dans le jardin du poète à Omonville la Petite.

Chacun avait trouvé sa place, celui-ci à l’ombre d’un prunus, celui-là sous un parasol, quelques uns s’étaient offerts le luxe d’un barnum où desserte et boissons fraîches avoisinaient chevalets et couteaux à peindre. Le soleil, qui s’était montré si timide durant  tout l’été, tentait une sortie, inespérée, en ce début de mois de septembre. Un accord parfait s’installait entre la  poésie des lieux  et les artistes, fin prêts à recevoir les visiteurs, même s’ils se laissaient désirer…

Avant la pause repas, seuls les organisateurs de cette manifestation étaient venus encourager les peintres du site. Ces bénévoles de la bibliothèque intercommunale proposaient aux amoureux de la nature et des arts une balade poétique entre Omonville et St Germain des Vaux. Ils avaient prévu tout un parcours jalonné de démonstrations de peinture in situ  et entrecoupé de moments de lecture des poèmes de Jacques Prévert. Pour l’occasion, la maison-Musée était fermée. Mus’Art Diz, l’évènement ainsi nommé,  se donnait pour mission  de rendre vivants les  mots du poète et de les fondre dans  l’univers coloré des artistes présents. Jacques, d’après ce qu’on dit, était sensible à la peinture – son amitié avec Picasso en témoignait

Bastien, le plus jeune des artistes, un blondinet aux allures de gavroche avait planté son chevalet non loin du portail. D’où il était, il pouvait observer des gallinacés qui déambulaient en liberté  sur la chaussée. Le coq   perché sur la pente d’un fossé était l’objet de toute son attention, il effaça plusieurs fois à l’aide d’un chiffon imprégné d’essence de térébenthine ses couleurs qu’il ne trouvait pas assez fidèles au  flamboiement du plumage. Marine, quant à elle, aimait les ambiances florales. Les massifs d’hibiscus, les hortensias, les plantations au pied des arbres où le jaune des soucis se mêlait au fuchsia des balsamines trouvaient dans ses pastels matière à rivaliser avec la nature. Estelle, on se demandait si elle peignait ou si elle rêvait, car son regard ne se détournait pas de la fenêtre du premier étage de la maison. Espérait-elle apercevoir Prévert lui adressant un petit signe d’amitié depuis la fenêtre de son salon-atelier ? Elle peignait pourtant, sans donner l’impression de regarder sa toile, elle savait d’instinct où trouver les couleurs qu’elle avait ordonnées sur sa palette !

 Un couple s’était fait remarquer en arrivant car ils n’admettaient pas que la maison, habituellement ouverte aux visites, leur soit interdite pour cause de manifestation artistique. « Vous comprenez, dirent–ils, espérant qu’on leur accorde un passe-droit, c’était le  clou de notre séjour en Normandie, nous nous réservions ce plaisir pour le dernier jour de nos vacances ! » Quand ils regardèrent la toile d’Estelle et y découvrirent l’ange qu’elle avait peint, leur indignation trouva une nouvelle raison de se manifester. Un ange — oui — qui du salon semblait regarder vers le parc, et le jardin prenait couleur à partir de ce regard ! « Un ange sexué planant au plafond de la maison de Prévert, s’exclamèrent-ils ! Est-ce de la provocation  à l’égard de la mémoire du poète qui, comme tout le monde le sait, était un  iconoclaste notoire ? Ce ne pouvait être que pure imagination ! »

 

« Ma perspective vous étonne à ce point ? répondit Estelle avec complaisance. J’ai voulu peindre le décor en faisant passer le point de vue par le regard de l’ange.

Quand vous visiterez la maison — car vous reviendrez n’est-ce pas ? — vous verrez cet ange en bois polychrome suspendu à  sa poutre, de là, il veille sur la paix studieuse du salon.

Sa présence peut paraître étrange, mais les chemins de la réceptivité passent par l’acceptation de la présence insolite d’un objet, quel qu’il soit et où qu’il soit.

L’ange dans cette maison détone, il rompt quelque chose, il dérange, quand on sait les prises de positions anticléricales du poète. Voyez-le comme un clin d’œil malicieux à la vie, aux idées des hommes… comme un paradoxe. Mettez cet ange dans une chapelle ou imaginez-le en figure de proue, il devient banal, mais là ; c’est de l’Art, du Grand Art !

Ce n’est pas le putto qui est important, mais sa symbolique. Si vous enlevez l’ange, il aura toujours sa place dans l’espace où il était auparavant, il ne la quittera plus. Vous lui avez accordé le droit d’être, il ne l’oubliera jamais, que ce soit dans la clarté du jour ou dans l’obscurité. Et sur ma toile ce sera pareil. Vous avez remarqué cet ange, mais je vais le recouvrir de peinture, il sera toujours là, on devinera juste sa présence. C’est lui qui m’a permis de construire le tableau, mais il s’effacera et son absence deviendra espace de liberté. Une absence, comme un silence dans un environnement bruyant, comme un vide dans la profusion des choses, un vide qui accrochera le regard, provoquera la question, je l’espère.

Bon, je vais cesser de débloquer à plein au sujet de cet être « ange » !

Avez-vous remarqué combien cette petite route de campagne, devant la maison,  est étonnante ? Voyez cet âne qui passe sans être accompagné ! » 

Ses interlocuteurs eurent à peine le temps de se retourner que l’âne s’était déjà envolé et qu’on entendit braire un coq.

 

C’est Pré Vert ici, et langue de poète ; rien ne doit surprendre…

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Rédigé par Carmen Atonati

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Publié le 6 Juin 2012

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Paul et Fanny 1

 

Il y avait Paul, un garçon simple, il vivait d’un  revenu de solidarité active. Il avait obtenu un logement social dans un petit collectif nouvellement construit.  Très vite  dans ce village de l’Argoat, il était devenu une figure familière. Sa mère venait toutes les semaines faire le ménage dans son appartement, et lui, l’aidait du mieux qu’il le pouvait en allant fumer sur la terrasse.

Il y avait Fanny une jolie blondinette à peine majeure. Elle  n’avait pas trouvé mieux, après une scolarité aléatoire, qu’un emploi de serveuse dans un bar du village voisin.

Les histoires d’amour commencent mal, quelquefois. Ces deux là n’auraient jamais dû se rencontrer car l’interdiction d’entrer dans un  bar était fortement inscrite dans l’esprit de Paul. S’il avait écouté son médecin, qui lui avait toujours déconseillé de boire de l’alcool,  jamais il ne serait entré dans ce bar; qui de plus se trouvait à 11 km de chez lui.

Le destin crée des hasards qui bousculent l’ordre des choses pour les petits comme pour les grands de ce monde.

Onze kilomètres !  un et un font deux, un pour lui, un pour elle ; deux identités qui ne savent pas compter  leurs peines et  cultivent une différence qu’il leur faudra bien assumer avec ou sans amour. Mais l’amour ne peut-il faire des miracles ?

Onze kilomètres !  un pour les dizaines, un pour les unités, la moindre des distances qui puisse séparer deux ennuis qui s’ignorent.

 

Un jour Paul avait pris son vélo pour aller au village voisin, et depuis cette route était devenue son trajet  quotidien, son lien de bitume, sa galère pour rejoindre  sa belle   le début d’une souffrance et l’avènement d’une addiction.

 

Que dire de cette route ? Dans l’esprit de Paul, son penchant pour Fanny inversait les perspectives. La route qu’il suivait, regardant fixement la roue avant de son vélo se dérouler sur la chaussée changeait d’aspect  au fur et à mesure que ses coups de pédales le rapprochaient de son aimée.

Au départ,  allée, la voie s’élargissait progressivement .Tout comme son cœur qui bondissait dans sa poitrine, la chaussée se dilatait au point de  devenir autoroute aux abords du bar.

Non, il n’avait pas besoin de tapis rouge, Paul était une star quand il poussait la porte du bistro !

Une joie incommensurable l’envahissait alors, mais elle s’évanouissait très vite car, face à Fanny, il perdait lamentablement tous ses moyens. Quand  il s’aperçut que le café noir précipitait son trouble, il prit l’habitude de consommer  des petits blancs, ceci afin de se donner du courage … Mauvaise idée  qui rendit ses trajets de retour plus que hasardeux.

 

Quand les rêves devenaient cauchemar, quand il criait le prénom Fanny, il mesurait la distance entre la nuit et le jour, entre lui et son amour, entre la puissance de ses sentiments et la force de son inhibition. On ne peut imaginer la distance qui sépare une chevelure au parfum de patchouli et la main amoureuse que la timidité retient. On ne peut imaginer la douleur d’un cœur simple que l’amour embaume.

 

(à suivre)

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Rédigé par Carmen Atonati

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Publié le 13 Octobre 2011

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Un dimanche à Trémelin

 

 

Un dimanche de septembre, en pays de Brocéliande sur le domaine de Trémelin, quelques artistes désireux de s’exposer se sont donné rendez-vous. Je les ai rejoints, et dès l’aube nous  avons  sorti toiles et chevalets pour aller à la rencontre du public.

Du matin au soir le monde des humains s'est activé, chacun à sa façon, sur ce site où la roche

et la lande se partagent le terrain. Les jours ordinaires, l’appel de la nature  invite le flâneur  à pousser la balade dans les bois environnants ou autour de l'étang, mais ce dimanche était mis sous le signe du sport. Je me suis demandée si le petit monde parallèle des créatures de la lande allait parvenir à ignorer cette agitation diurne. Telles des  pierres tapies derrière les ajoncs épineux, elles ont attendu la fin du jour pour s’emparer de ce coin de Bretagne, et  jouer leurs tours de lutins  aux derniers promeneurs.

En matinée la place était aux sportifs qui participaient au Trail des Légendes de Brocéliande. Le midi et l'après midi l’ambiance fut joyeuse dans les restaurants du site ;  un esprit de guinguette et de bal musette imprégnait les lieux.

Il y a eu du passage, le temps s’est montré clément… quelques gouttes n'ont pas réussi à perturber l'ambiance festive.

Le vent a dispersé les nuages et le soir, après l’envol des danseurs et des dernières notes de musique, les lieux se sont enveloppés d'un calme magique, teinté de douceur.

 

C’est à cette heure, entre chien et loups, qu’une jeune femme est venue promener son berger belge et son dogue. Ces animaux, vraiment impressionnants, étaient fort contrariés d’être tenus en laisse. Ils étaient visiblement  habitués à courir sans entrave dans ce lieu habituellement désert en cette heure tardive.

La jeune femme est passée plusieurs fois devant moi, elle a tourné autour du barnum, s’est éloignée  puis est revenue, elle a tourné encore tout en me regardant avec insistance.  Nous avons finalement engagé la conversation et avons parlé couleurs, j'étais là pour ça...je la sentais en attente d’une question, une question qu’elle n’osait pas me poser ; étrange impression…

Tout à coup, au milieu d’une phrase, elle s’est interrompue. Elle est restée debout, pensive alors que ses chiens tiraient sauvagement sur leur laisse. Elle a tourné les talons sans ajouter un mot et s’est dirigée vers son véhicule, où elle a enfermé ses chiens.

 

L’heure était venue d’emporter mes tableaux ; le public s’était volatilisé, le site pouvait retrouver son calme et à s’ouvrir aux malicieux Korrigans.  Je suis passée devant une voiture où  les deux chiens aboyaient furieusement à chacune de mes allées et venues. Leur maîtresse se promenait non loin. Elle semblait surveiller la manutention de mon équipement d’artiste.  

« Etonnant, ai-je pensé, d’habitudes les animaux ne montrent aucune agressivité à mon égard ! »

Ceux-là n’aboyaient que sur moi et avec une bonne dose de fureur. Etaient-ils les cerbères des lieux ? En quoi ma présence réveillait-elle leur agressivité et l’inquiétude de leur maîtresse ?

Au dernier de mes trajets la maîtresse des chiens s’est dirigée vers moi et a osé me poser la question qui la torturait :

- Avez vous retrouvé votre enfant ?

- Quel enfant ?

- Celui que vous cherchiez hier soir.

- Où ?

- Ici ! votre enfant avait disparu. Vous l'avez cherché et appelé toute la soirée.

- Mais je n'étais pas là hier soir. Mes enfants sont maintenant bien grands, ils ne m'accompagnent plus depuis longtemps !

- Pourtant c'est bien vous que j'ai vue hier soir. Je ne vous ai pas   oubliée ; vous étiez bouleversée. J’ai pensé à vous toute la nuit.

- Je vous assure que je n'étais pas là… j’ai eu l’intention de venir repérer les lieux, mais je ne l'ai pas fait !

- Bizarre… j'aurais juré que c'était vous. La même silhouette, le même visage, la même coupe de cheveux, les mêmes lunettes.

- Alors vous avez rencontré mon sosie.

Elle ne m’a pas crue, visiblement elle ne m’a pas crue…elle est montée dans sa voiture

en emportant une fausse image de moi ; l’image d’une mère affreusement insensible, qui un jour perd son enfant,  ne le retrouve pas, et le lendemain poursuit ses activités comme si de rien n’était.

Sur le coup cette conversation m'a amusée, mais lorsque j'y pense et que j'imagine tous les

êtres qui hier, aujourd'hui, demain se sont croisés, se croisent  ou se croiseront sur ce site, cet

enchevêtrement de destins dissemblables ou de superposition de périodes différentes de la vie d'une même personne, je me dis que par l’esprit  des vies qui s'ignorent  peuvent se côtoyer, cohabiter ...mystère du temps aboli.

 

Jeune maman, je venais à Trémelin avec mes enfants. Le domaine leur offrait un espace pour jouer sans une surveillance trop rapprochée. Images du bonheur familial, images du passé, images de l’oubli…l’enfant que nous n’avons pas pu voir jouer et grandir, ni ici,

ni ailleurs ; cette enfant à laquelle je pense quand l’heure est au chagrin, quand la

pensée file vers l’absence et que seule l’imagination peut recréer la trame déchirée de la vie.

 

Je suis venue ici pour partager avec mes semblables ma passion des couleurs et ma sensibilité.

C’est ce que je croyais….j’avais en fait rendez-vous avec l’absence de mon enfant.

Alors, était-ce moi qui appelais mon enfant perdue ?

La  réponse  me brûlait les lèvres :

 

" Non Madame, mon enfant ne  reviendra plus jamais."

 

 

Carmen Pennarun

 

 

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Rédigé par Carmen Atonati

Publié dans #Nouvelles

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